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LA RESTAURATION DES BANCS
texte Noël BEAURIN
photos association

Ce fut une EPOPẾE…

Bancaire – Non, sûrement pas : l’Association est pauvre (sans but lucratif). Le matériel et les produits ont coûté cher. Les dons sont toujours acceptés.

Banale – Sûrement pas non plus ; on ne peut tout de même pas dire que cette entreprise accomplie par des bénévoles (plus de 1600 heures de travail) est courante.

Bancale – C’est sûr que la plupart de ces pauvres bancs pouvaient être ainsi qualifiés.

Dans l’esprit de quelques observateurs incrédules et caustiques, c’était plutôt dans les méninges des auteurs de ce projet et de ceux qui allaient entreprendre de le réaliser que ça paraissait quelque peu bancal !

OUI, ce fut une EPOPEE (au sens moderne du terme).

Ce fut une longue suite, étonnante, de faits écrits avec des outils (Victor Hugo considérait bien qu’une épopée pouvait être “écrite” avec une épée !).

Pour répondre à son premier objet qui est “d’agir pour la conservation et la valorisation du patrimoine du village”,  l’Association “ Villiers Saint Denis Historique” (fondée le 1er/11/98) se mettait à l’œuvre.

Quelques jours après sa fondation, son conseil d’administration visitait l’Eglise…

On trouvait alors une Eglise, pauvre, sale et abandonnée, mais elle était vivante, réchappée d’un sérieux projet de démolition (1959).

Quel spectacle, quel TRISTE spectacle !..

Notamment des chaises en désordre, de tous modèles : métal et contreplaqué, bois et paille, des vertes, des noires, des grises, des marron, des blanches – en mauvais état, une soixantaine en bois et en bon état (acquises avec le prix de vente du retable du maître autel, vendu en 1979).

Près de la porte, comme s’il n’attendait plus que d’aller rejoindre le fauteuil de chœur disparu, un banc du XVIIème siècle, à 2 places, à 2 sièges mobiles comme sur une stalle mais sans miséricorde ni sculpture.

Effarés, nous découvrions dans le coin opposé, les vieux bancs du XVIIIème : les piétements détruits, mangés par les vrillettes, les lyctes et les champignons, trop longtemps en contact avec la terre battue, sans surveillance et sans soin, rendus inutilisables. Entassés dans un recoin sombre, recouverts d’une poussière d’au moins 50 ans, un rideau les cachait à la vue des visiteurs, comme honteux de ce qui leur arrivait.

Qu’auraient dit nos aïeux, à cette constatation ?

Eux qui avaient connu l’ordonnancement immuable de leurs sièges, un peu raide, un peu monacal mais clair, net et accueillant semblablement pour tous. 

Eux, AM. SH. IB. DM. IR et autre ELIZABET qui avaient gravé leurs initiales dans le chêne comme on grave un nom dans le marbre ou le bronze pour en conserver un souvenir impérissable.

Eux qui venaient s’y asseoir, le dimanche à la messe (à l’époque, Villiers était une paroisse et avait un curé résident).

Eux qui s’assemblaient là quand c’était la fête d’un baptême ou d’un mariage (à l’époque, les habitants vivaient comme en famille – 89 feux en 1760 – sans grand mouvement de population).

Eux enfin, qui les utilisaient quand on accompagnait un être cher, disparu, pour sa dernière demeure toute proche (le cimetière était contre l’église).

Bref, tout cela était bien triste, il fallait faire quelque chose !...

La toilette de l’église commençait (elle se poursuit toujours).

 

 

villiersDes tableaux d’affichage étaient confectionnés.

Un placard aménagé – des rideaux étaient installés – les fenêtres de la sacristie restaurées;

 

Le meuble de la sacristie démonté, restauré, n’attendait plus que sa réinstallation.

Ceci sera fait, comme on peut le constater, dans le compte-rendu schématique de la réfection complète de la sacristie, relaté lors des Journées du Patrimoine 2005.

Et toujours cette pensée aux bancs d’autrefois quand on disposait du mieux possible, les chaises,  pour une cérémonie.

Enfin le 17/04/2001, à l’Assemblée Générale, le projet de restauration des bancs était décidé.

En date du 27/04/1999 un courrier avait du reste été adressé en ce sens à M. Gissinger, Conservateur départemental des Monuments Historiques et Mobilier. Ce dernier accédait à notre souhait. Il se proposait de nous donner des adresses d’ébénistes, spécialisés, agrées par ses services.

Ça n’était pas tout à fait comme cela que l’on voyait les choses : des adresses, très bien… et le financement ?

On allait donc lui en reparler ; ce qui était fait le 15/03/2002 – conversation appuyée de quelques exemples de pieds de bancs restaurés par notre menuisier, avec réalisation d’assemblages par “trait de Jupiter”. M. Gissinger d’abord incrédule, puis curieux et enfin enthousiaste donnait son accord.

C’ẾTAIT “PARTI”

On se donnait 2 ans, avec en premier, comme test, la restauration du banc du XVIIème, affecté d’emblée à l’Officiant.

Dans un premier temps, il nous fallait nous préparer un lieu de travail, une sorte de base avancée.

Tout le bas côté Nord allait être isolé : le sol recouvert de bâches, des plastiques solides (noirs) tendus sur des traverses. Au fur et à mesure, le matériel nécessaire serait amené.

Premier objectif : sortir les bancs de leur cachette et les rendre “manipulables”.

Le 12/10/02, un samedi matin, Alain (notre chef de chantier) amenait son compresseur et avec Raoul, ils dépoussiéraient  tous les bancs. C’était en quelque sorte le“ noyau dur”de l’équipe qui donnait le“ premier coup de pioche”.

Il s’agissait de restauration et de reconstitution.

Pas question de nous éloigner de ce qui avait existé.

Christian, le secrétaire de l’Association de cette époque (10/12/02), avec Alain, armé de son ordinateur, au vu de ce qui restait des bancs et de leur numéros d’ordre gravés dans les dossiers, au vu également de l’emplacement global de ces sièges, repéré au sol par le ciment qui avait remplacé la terre battue, au moment du sauvetage de l’église, établissait le croquis ci-joint.

Jaune : bancs existants

Bleu : bancs manquants

Ce croquis allait être notre plan constant de référence au cours des travaux et jusqu’à leur achèvement.


La suite fut longue et consommatrice de beaucoup de patience et d’énergie.

Toute intervention devait se faire  à sec. Le nettoyage se ferait donc avec une brosse dure puis au “scotch brite”. Ensuite essuyage avec un chiffon et badigeonnage au « xylophène » puis à la       «  popote » de l’ébéniste.

Une fois secs, les bancs étaient emmenés au fur et à mesure chez Alain où, dans son sous-sol une autre équipe entreprenait le travail de restauration proprement dit.

D’abord l’inventaire de toutes les pièces à refaire puis le  démontage intégral, heureusement possible par extraction des chevilles, puis réfection des pièces abîmées; presque tous les piètements étaient pourris.

Entre temps le banc du XVIIème siècle était remis à neuf. Fixé sur un plancher en chêne, il pouvait être affecté à sa nouvelle destination et son utilisation comme siège pour le célébrant commençait le 12/05/01.

Un coussin confectionné en tissu vert assorti aux ornements, par Janine, notre couturière, le rendait plus confortable, ainsi que 2 petits tapis.

Une fois les greffes opérées, principalement sur les pieds, par assemblages au “trait de Jupiter” – quelques éléments même complètement remplacés que ce soient des 22 accoudoirs, des 10 dossiers, des 12 plateaux (ou sièges)- les 14 bancs manquants refaits suivant les numéros gravés- une série de transports avait lieu, le samedi ou le vendredi : 

vers l’église, les bancs restaurés

vers l’atelier de menuiserie, les bancs à refaire.

Tous ceux qui ont visité l’église jusqu’à la messe du 24/04/04 se souviennent d’avoir pu faire une comparaison édifiante :

Un banc avant et un banc après son passage entre les mains de l’Association.

Une fois remis dans leur configuration initiale les bancs devaient être cirés, à la cire d’abeille, bien entendu, là encore, ce n’était pas la solution la plus facile mais la seule digne de l’ “éthique” de nos restaurateurs.

Pour  mener à bien notre entreprise, il fallait du chêne, beaucoup de chêne.

D’autant plus que l’idée de placer les bancs sur un plancher continuait de faire son chemin.

Signe encourageant la commune de Villiers donnait 2 chênes (3 m3) qu’il fallut abattre, débiter et faire sécher en attendant leur utilisation.

Je mentionnerai également 4 dons de poutres de chêne, fort appréciés, venant de Mme Coussemant, de M. Duprat de Villiers et de M. J.L Rémiot, M. Henri Romelot de Charly.

Heureusement, notre Présidente, une oreille toujours grande ouverte pour réaliser les objectifs de l’Association, apprenait que la commune de Bézu le Guéry voulait remplacer le plancher d’une vieille salle de classe devenue salle de réunions,  par un sol plus conforme à sa nouvelle destination.

Des tractations s’ensuivent : démontage et enlèvement du plancher(moins 2 m2 de belles lames), intervention sur quelques vieux  bancs de l’église de Bézu et éventuellement  soulte à déterminer et hop! , le 31/01/04 le vieux plancher est récupéré.

Stocké à l’église, chaque lame va en être décapée par une machine de l’invention de Raoul et réalisée par lui.

A  noter que la surface d’ancien plancher récupéré ne suffira pas et qu’il faudra débiter quelques chênes pour compléter (environ 20m2 sur 75 m2).

Ce sera dans ces mêmes chênes que seront taillées les lambourdes.

Et justement ces lambourdes, à quoi étaient-elles destinées ?

On a bien parlé des bancs (21 restaurés et 14 refaits intégralement) mais il nous faut regarder de près la confection de ce fameux plancher.

Ça n’était pas non plus une mince entreprise.

Des mesures rapides nous donnent une surface d’au moins 75 m2 (2 morceaux d’environ 8mx3 + 2 de 2,50x3+ 2 près de la grande porte et 1 de 7,20x 1,70 dans le bas côté sud).

A noter qu’on peut séparer chacune des grandes surfaces en 4, pour les rendre plus mobiles dans le cas où l’on déciderait un jour de refaire le sol de l’allée principale ! …

On n’arrête pas le progrès ! …

Pourquoi ce plancher ? :

  • Meilleure fixation des bancs et protection des piétements.
  • Confort par les périodes de froid.
  • Esthétique

Et puis surtout, alors que si le plancher suit la pente du sol de l’église (4%), les pieds des bancs sont dressés verticalement et ainsi on n’aura plus cette fâcheuse impression de devoir se renverser en arrière quand on s’asseyait.

J’ai parlé de la pente du sol de l’église, non seulement celui-ci n’est pas horizontal mais il n’est pas non plus parfaitement plan. Ça va être le rôle des lambourdes de gommer quelque peu ces imperfections.

Ces lambourdes, pièces de chêne de 2,20m environ de longueur et de 45mm sur 70 mm de section, sont elles aussi taillées dans du chêne neuf.

Leur partie inférieure est entaillée d’une encoche tous les 15 cm pour permettre la circulation de l’air. Leur partie en contact avec le sol est revêtue de feutre bituminé.

Que ce soient les lattes du plancher clouées sur les lambourdes, comme celles-ci, elles-mêmes, tout était passé au « xylophène ».

Les planches neuves étaient de plus teintées et l’ensemble passé à l’huile de lin avant la pose des bancs.

Mon Dieu que la terre est basse !

Heureusement une équipe de jeunes (Mélanie, Marie Morgane, Aurélien, Malory et Rodolphe) maniait allègrement le pinceau. Ils étaient heureux de rompre ainsi la monotonie des jours de grandes vacances.

En effet, il ne faut pas l’oublier, nous étions au mois d’août et l’église était transformée en atelier.

Et quel atelier !

En matériel fixe : 2 machines à bois multifonctions

En machines électroportatives : perceuses, ponceuses, défonceuses, rabots, scie sauteuse, scie circulaire.

En petit matériel : agrafeuses, tréteaux, marteaux etc.

Tout cela fait beaucoup de bruit et c’est à peine si  l’on entend le rire de nos jeunes, au demeurant très calmes, conscients de l’importance de la tâche à laquelle ils participent.

E n revanche nombre de « touristes »,  étonnés ont monté les marches pour venir voir ce qui se passait dans cette vieille bâtisse, plus accoutumés à entendre la musique de J.S Bach – Mozart – Gounod ou Faure, passer la porte des églises.

Toutes ces machines font beaucoup, beaucoup de bruit mais elles font également beaucoup, beaucoup de sciure, copeaux et petits déchets de bois. Rares étaient les jours où un « menuisier » (n’est-ce pas Michel ?) ou un « peintre » ne se transformait pas en « technicien de surface » !

Heureusement que l’équipe féminine, avait rassemblé dans le chœur et protégé tout ce qui pouvait prendre la poussière, sinon, il nous aurait fallu 6 mois de ménage pour remettre tout en ordre !

Après des heures et des heures de travail, ce parquet est terminé. Pour le parfaire il convient maintenant de le border.

Pour border une pièce de tissu on peut se contenter de faire un ourlet, simplement, ou y ajouter une dentelle.

A votre avis, quelle fut l’option de notre chef d’atelier :

Une simple planche ou autre chose ?

Et bien ce fut autre chose : et plutôt que de me lancer dans une description compliquée, regardez plutôt ce croquis où figure une moulure en BEC DE CORBIN… et quand vous verrez un autre plancher, … comparez.

Le parquet est maintenant terminé et posé.

Oui, mais nos bancs…il faut encore les implanter et les solidariser de ce plancher.

 

Vont entrer en action la scie sauteuse et la défonceuse.

Pour gommer la pente du sol dont j’ai parlé plus haut, il va falloir raccourcir légèrement les pieds de devant (1 à 2 cm) et enfiler les pieds épaulés des bancs dans les logements pratiqués dans les lames.

Une fois les bancs en place, ils seront fixés par des vis encastrées et recouvertes d’une cheville en bois qu’il conviendra de teinter.

Enfin le lundi 06/09/04, dernière vérification par notre chef de chantier, dernier coup de pinceau sur les chevilles.

Notre spécialiste cireur commence son travail à la cire d’abeille, comme à l’ancienne.

Les 5 et 6/04/05, Alain et Raoul démontent les bancs pour les recoller parce qu’ils grincent !

OUF! , l’opération BANCS était terminée.

Pas tout à fait, il y avait en quelque sorte un POST SCRIPTUM.

En dédommagement du don par la commune de Bézu de leur plancher de chêne, Alain, Raoul, Michel, Jean-Claude reprenaient leurs outils et restauraient 7 bancs de l’église de Bézu (135 heures de travail).

Sans forfanterie, je crois pouvoir dire que cette opération a engendré des émules et, sans parler de Bézu le Guéry déjà cité, je mentionnerai Crouttes, Bourresches et peut être encore d’autres, pour le présent et… pour l’avenir.

On a coutume de dire que « ce que nos pieds foulent, notre esprit l’ignore ».

Bien,  après avoir parcouru cette longue description,  vous saurez tout de ce plancher que vous foulez allègrement.

En décrivant cette action, mon but était en priorité d’éviter ce à quoi nous nous heurtons souvent : un trou dans notre mémoire locale.

Quand, comment, pourquoi, qui a réalisé ce qui est une petite page de notre histoire ?

Et puis en lisant l’article de François Ernenwein (La Croix du 29/01/05 pII) je me suis dit qu’au fond ma motivation profonde était peut-être que comme il le laisse à penser, ce récit était au cœur de notre expérience humaine et qu’à ce titre il était fondateur de notre identité associative.